Courbelin

Fin juin 2026, j’ai été invitée au lancement de Courbelin à Paris. Une maison horlogère suisse que personne n’attendait, portée par un père et sa fille, avec une première collection qui bouscule les codes de la plongée. Découvrons ensemble ce projet singulier à travers cet entretien croisé avec Romain et Manon Réa.

Racontez-nous ce jour de brocante à Nice : qu’est-ce qui a fait basculer une simple trouvaille en projet de relancer toute une maison ?

Romain : Tout a commencé de manière totalement inattendue. Un ami antiquaire m’avait proposé une dizaine de montres vintage. Parmi elles se trouvaient une montre de plongée Courbelin de la fin des années 1960. À première vue, elle ne correspondait pas vraiment à ce que je recherchais. Et pourtant, dès que je l’ai prise en main, j’ai immédiatement pensé à ma fille Manon. Je me suis dit qu’elle ferait un cadeau idéal pour sa première montre de collection. Manon a partagé mon coup de cœur dès qu’elle l’a vue ! À ce moment-là, il n’était absolument pas question de relancer la marque. C’était simplement un coup de cœur partagé ! Mais une fois la montre au poignet de Manon, les réactions ont été immédiates. Son format compact, son élégance et sa personnalité suscitaient systématiquement la curiosité et l’admiration. Nous avons alors réalisé à quel point cette montre était en avance sur son temps. À une époque où les montres de plongée étaient presque exclusivement imposantes et masculines, Courbelin avait imaginé un modèle plus compact, sans rien sacrifier à son identité ni à ses qualités techniques. Cette vision nous a profondément séduits.

C’est à ce moment-là que l’idée a commencé à germer. Et si cette montre méritait une seconde vie ? Très vite, l’envie de faire renaître Courbelin s’est imposée comme une évidence. Ce qui n’était au départ qu’une belle découverte sur une brocante niçoise est devenu le point de départ d’une véritable aventure familiale.

Entre la découverte de la montre et la décision de se lancer, qu’est-ce qui vous a convaincus que cette histoire méritait d’être racontée au présent plutôt que conservée comme un souvenir de famille ?

Ce qui nous a convaincus et surtout donné l’énergie de lancer ce projet, c’est avant tout l’envie de vivre cette aventure en famille. Relancer une maison horlogère est un défi considérable, mais nous avons immédiatement compris que notre force résiderait précisément dans cette dimension familiale. Chacun pouvait y apporter sa sensibilité, son regard et son énergie. Nous ne voulions pas que cette montre reste un simple souvenir rangé dans une collection. Au contraire, nous voulions lui redonner une voix, prolonger son histoire et transmettre les valeurs qu’elle incarnait.

Paradoxalement, cette renaissance renforce encore la dimension familiale de l’histoire. La montre d’origine demeure celle de Manon. Elle est le point de départ de cette aventure et restera le témoin de cette découverte. Quant au patrimoine de Courbelin, il ne s’arrête pas à une pièce de collection : il retrouve aujourd’hui une continuité et une nouvelle génération pour l’écrire.

Courbelin a traversé les années 1930 jusqu’à la crise du quartz : qu’est-ce que vous avez voulu garder de cet héritage, et qu’est-ce que vous avez délibérément laissé derrière vous ?

Courbelin possède un héritage d’une richesse exceptionnelle. Au fil des décennies, la maison a créé des montres de plongée, des montres habillées aux cadrans très travaillés, des chronographes, mais aussi de magnifiques montres de poche émaillées. Cette diversité est l’une des grandes forces de la marque et nous tenons à la préserver. Pour nous, respecter l’ADN d’une maison horlogère est essentiel. Il ne s’agit pas de reproduire le passé à l’identique, mais de comprendre ce qui a fait son identité afin de le faire évoluer avec son époque. Nous n’avons donc rien voulu laisser derrière nous. Chaque famille de montres, chaque détail de design, chaque savoir-faire constitue une source d’inspiration. Notre ambition est de réinterpréter cet héritage avec les exigences techniques, esthétiques et contemporaines d’aujourd’hui, sans jamais trahir l’esprit de Courbelin.

La pièce fondatrice était une montre de plongée pensée pour femme, une vraie audace pour les années 1960 : pourquoi avoir choisi de revenir aujourd’hui avec un modèle unisexe plutôt que de prolonger ce geste original ?

C’était justement l’un de nos objectifs : préserver cette audace. À la fin des années 1960, imaginer une véritable montre de plongée destinée aux femmes était une idée visionnaire. Nous avons voulu lui rendre hommage. L’évolution majeure concerne le diamètre, que nous avons augmenté de deux millimètres sans dénaturer les proportions de la montre d’origine. Ce choix n’est pas dicté par une tendance, mais par le parti pris audacieux de proposer une montre mixte tandis que les maisons horlogères continuent d’entretenir le clivage entre les modèles destinés à chaque sexe.

Nous avons également tenu à préserver un symbole fort. Au dos de la montre figure une plongeuse gravée, en clin d’œil aux montres de plongée des années 1960 et 1970 qui représentaient presque toujours un plongeur. À notre connaissance, c’est la première fois qu’une véritable montre de plongée arbore une plongeuse comme figure emblématique. C’est un détail qui suscite beaucoup de sourires et qui plaît autant aux femmes qu’aux hommes. Finalement, cette plongeuse est devenue l’égérie de NOUVELLE PLONGÉE mais aussi de Courbelin : elle raconte à la fois notre héritage et notre vision de l’horlogerie d’aujourd’hui.

D’où vient cette direction artistique très colorée (vert, turquoise, orange) pour une montre de plongée Swiss Made, un univers plutôt habitué aux codes sobres ?

La direction artistique de NOUVELLE PLONGÉE est avant tout le résultat de notre aventure familiale et collégiale pleinement assumée. Au départ, nous imaginions une collection de trois couleurs, puis cinq, puis sept… avant d’en proposer finalement huit. Chaque nouvelle teinte s’est imposée naturellement, au fil de nos échanges. Manon a joué un rôle déterminant dans cette évolution. Elle a bousculé nos premières idées, qui étaient plus classiques et plus sobres, en apportant un regard plus libre et plus audacieux. Petit à petit, elle a affirmé que Courbelin ne devait pas se contenter de reproduire les codes traditionnels de la montre de plongée : elle devait exprimer sa propre personnalité.

Au fond, ces couleurs racontent notre vision de la plongée. Elles évoquent la lumière, les récifs, les lagons, les profondeurs et la vie sous-marine. Elles apportent de la joie et de l’énergie, tout en restant fidèles à l’exigence technique d’une véritable montre de plongée Swiss Made. C’est cette alliance entre émotion, créativité et savoir-faire qui définit aujourd’hui l’identité de Courbelin.

Manon : Nous ne voulions pas simplement créer des montres colorées. Nous voulions remettre de la couleur dans l’horlogerie de plongée et rajeunir son image.

 

Quels ont été les principaux points de friction entre l’envie d’un design audacieux et les contraintes techniques d’une montre certifiée 200m/660ft ?

C’est précisément là que réside tout l’intérêt d’un tel projet. Il est relativement facile de dessiner une belle montre. En faire une véritable montre de plongée, capable de garantir une étanchéité de 200 mètres tout en conservant des proportions élégantes, est une tout autre histoire. Chaque choix esthétique a dû être confronté à une réalité technique : l’épaisseur de la boîte, les tolérances d’usinage, le système de joints, la couronne vissée, le verre saphir, la lunette tournante ou encore l’intégration du calibre. Rien n’a été laissé au hasard par Pierrick, notre directeur technique, et David, notre chef de projet.

Nous avons refusé de sacrifier la technique au profit du design, tout comme nous avons refusé de renoncer à notre identité pour des raisons purement fonctionnelles. L’objectif a toujours été de trouver le juste équilibre entre performance, fiabilité et élégance.

C’est sans doute ce qui caractérise le mieux Nouvelle Plongée aujourd’hui : une montre qui assume une personnalité forte, des couleurs audacieuses et une véritable identité, sans jamais oublier qu’elle est avant tout un instrument de plongée Swiss Made, conçu pour répondre aux exigences les plus élevées.

Le choix des huit couleurs représentait également un véritable défi industriel. En horlogerie suisse, les quantités minimales de fabrication imposées par les fournisseurs rendent la multiplication des références particulièrement complexe. Produire huit couleurs différentes dès le lancement était un pari ambitieux, que l’ensemble des équipes Courbelin a relevé avec beaucoup d’engagement.

 

Vous avez choisi d’intégrer un passeport digital d’authenticité dès le lancement : qu’est-ce qui vous a poussé à investir dans cet outil avant même d’avoir une clientèle établie ?

Ce choix est directement lié à l’expérience de Romain. Depuis de nombreuses années, il évolue dans l’univers de l’horlogerie de collection, où il est quotidiennement confronté aux problématiques d’authenticité, d’expertise, de contrefaçon et de traçabilité des montres. Cette expérience lui a montré qu’il est bien plus pertinent de construire la confiance dès l’origine plutôt que d’essayer de la rétablir plus tard.

Nous avons donc souhaité intégrer un passeport digital d’authenticité dès le lancement de Courbelin. Chaque montre est associée à un certificat numérique sécurisé, développé avec WatchCertificate, qui constitue une véritable identité digitale de la pièce.

Au-delà de la certification de l’authenticité, ce passeport offre de nombreux avantages : il facilite la preuve de propriété, renforce la sécurité en cas de perte ou de vol, accompagne la montre tout au long de sa vie en conservant son historique et simplifie les démarches lors d’une revente ou d’une transmission.

Pour nous, ce n’est pas un simple outil technologique, mais un prolongement naturel de notre exigence de transparence et de confiance. Nous voulions offrir à nos premiers clients le même niveau de sécurité et de sérénité que celui que l’on attend aujourd’hui des plus grandes maisons horlogères.

Les bracelets en matériaux marins (Malàkio, tannage ICTYOS) viennent-ils d’un lien personnel à la mer, ou d’une volonté affichée de repositionner l’horlogerie traditionnelle vers une logique plus durable ?

Les deux sont intimement liés. La mer fait partie de l’ADN de Nouvelle Plongée, mais nous avons avant tout choisi des partenaires capables de proposer des matériaux d’une qualité exceptionnelle, issus de filières locales et responsables.

Les plaques Malàkio, réalisées à partir de coquillages revalorisés, confèrent à chaque écrin une identité unique, tandis que les bracelets en cuir marin tanné selon le procédé ICTYOS allient souplesse, résistance et valorisation de matières issues de l’industrie alimentaire.

Au-delà de leur dimension durable, nous avons retenu ces matériaux pour leur qualité, leur traçabilité et le savoir-faire de nos partenaires. Ils incarnent notre vision d’une horlogerie contemporaine : privilégier des matériaux d’exception, issus d’un sourcing local et respectueux, sans jamais faire de compromis sur la qualité.

Si vous deviez nommer le principal risque que vous preniez avec cette renaissance, lequel serait-ce ?

Les risques sont nombreux mais nous avons identifié trois défis majeurs qui structurent notre parcours. D’abord, celui d’un nouvel entrant sur un marché très concurrentiel, où la légitimité se construit dans la durée et où la confiance des clients et des distributeurs s’acquiert pièce après pièce. Ensuite, la question des volumes minimums de commande (MOQ), contrainte structurelle pour toute jeune maison indépendante qui refuse de sacrifier la qualité à la rentabilité court terme. Enfin, la visibilité dans un paysage communicationnel saturé (Instagram notamment) où se distinguer exige de revendiquer notre identité forte, où l’on veut montrer notre histoire comme notre modernité.

Dans dix ans, à quoi ressemble Courbelin si tout se passe comme vous l’espériez : une maison horlogère installée, ou encore une aventure familiale en mouvement ?

Notre souhait est que Courbelin soit connue et reconnue à sa juste valeur avec la famille toujours aux commandes (Manon a des frères et sœurs, hahahha…); que la maison continue d’évoluer avec son temps et continue de secouer les codes en proposant des gammes variées comme elle le faisait auparavant !  On se concentre déjà sur les projets à venir très prochainement…