Buccellati : Serenissima

Il existe un son que Venise fait lorsque personne ne regarde : le léger cliquetis d’une aiguille traversant le fil dans un atelier de Burano, un rythme qui n’a pas changé depuis cinq cents ans. Cet été, en plein cœur de la Paris Haute Couture Week, ce même rythme a resurgi à un endroit totalement inattendu : dans l’or, entre les mains des maîtres orfèvres de Buccellati, au sein d’une collection si délicate qu’elle semblait respirer. Elle s’appelle « Serenissima », et elle est peut-être la plus tendre lettre d’amour qu’une Maison de joaillerie ait jamais écrite à une ville.

Une République qui renaît dans l’or

Le nom à lui seul est une leçon d’histoire. Pendant des siècles, Venise fut connue sous le nom de « Serenissima Repubblica », la Très Sérénissime République, un titre gagné grâce à sa prospérité, son indépendance et une influence pacifique qui a fait d’elle un phare artistique et culturel sans équivalent dans le monde. Le choix de Buccellati de reprendre ce nom n’est pas un simple ornement. C’est une déclaration d’intention : cette collection ne se contenterait pas d’évoquer Venise, elle tenterait d’incarner l’esprit même qui a rendu la cité lagunaire autrefois inatteignable.

Cet esprit, pour la Maison, a toujours eu une source bien précise : Burano, la petite île de la lagune vénitienne célèbre pour sa dentelle à l’aiguille depuis le XVIe siècle. Mario Buccellati, fondateur de la Maison, fut captivé dès ses débuts par la finesse presque impossible de cette dentelle et passa sa vie à tenter d’en traduire la légèreté, la transparence et la grâce dans la joaillerie. Serenissima constitue, selon la Maison elle-même, l’expression la plus aboutie de cette obsession.

Quand une scie devient une aiguille

Ce qui rend Serenissima extraordinaire ne tient pas seulement à son esthétique, mais à l’audace même de sa technique. L’or, ici, est appelé à se comporter comme un fil. Les orfèvres de Buccellati portent la technique de l’ajourage à un niveau de virtuosité rarement atteint, ne se servant que d’une scie à main pour sculpter chaque ouverture dans le métal, geste après geste, exactement comme une dentellière de Burano relie un point au suivant. Le résultat est un métal si finement ajouré, si fluide, qu’il en oublie sa propre nature, épousant la peau avec la même légèreté que la dentelle qu’il honore.

Chaque détail est ensuite sublimé grâce à des techniques de gravure que la Maison préserve depuis la Renaissance : de minuscules feuilles sculptées grâce à la technique du « modellato », des sertissages polis miroir révélés par les « colpi di lucido », ces touches de poli, et des détails invisibles enrichis par la délicate gravure « rigato », l’une des signatures les plus emblématiques de la Maison. La collection se déploie à travers colliers, bracelets, boucles d’oreilles et même une tiare, tous en or blanc et jaune sertis de diamants, chaque pièce étant un fragment de la cité lagunaire rendu en lumière.

Un dialogue entre deux arts

Andrea Buccellati, président d’honneur et directeur de la création de la Maison, décrit Serenissima davantage comme un dialogue que comme un hommage. « Avec Serenissima, nous avons voulu capturer l’âme de Venise, sa magie et son histoire millénaire », déclare-t-il. « Chaque bijou est un fragment de cette ville extraordinaire, un hommage à sa lumière, à l’art qui a façonné des époques entières et à son incomparable pouvoir d’émerveillement. » Pour lui, le lien entre Buccellati et Venise va bien au-delà de l’admiration : les deux sont l’expression d’un artisanat d’exception, des verriers de Murano aux dentellières de Burano, fondée sur cette même conception discrète et immédiatement reconnaissable du luxe, un luxe qui n’a jamais besoin d’élever la voix pour se faire comprendre.

La campagne publicitaire de la collection, photographiée par le célèbre Nathaniel Goldberg et mettant en scène la designer et artiste argentine Conie Vallese, porte cette même philosophie jusque dans son image : des portraits en noir et blanc, dépouillés, qui laissent la transparence et la souplesse des bijoux parler entièrement d’elles-mêmes.

Une aiguille, une scie, et une conversation que je n’oublierai pas

Les chiffres et les communiqués de presse peuvent bien décrire une technique, rien ne prépare vraiment à la voir naître entre des mains. Lors de la présentation, j’ai eu la chance de m’asseoir avec l’un des artisans de Buccellati, qui m’a expliqué son travail étape par étape : comment il dessine d’abord le motif directement sur la feuille d’or, comment il enfile le fil fin de sa scie à main avant la toute première coupe, comment chaque ouverture doit être percée dans un ordre précis pour que le métal ne se déforme pas et ne perde pas sa tension en cours de route. Il m’a montré comment il polit ensuite chaque contour à la main, à la recherche de cet éclat si particulier à Buccellati, qu’aucune machine n’a jamais su reproduire. En l’écoutant, impossible de ne pas penser aux dentellières de Burano penchées sur leur coussin, aiguille en main, et de comprendre, enfin et pleinement, pourquoi Buccellati insiste sur le fait que cette collection ne s’inspire pas de la dentelle. Elle est la dentelle, simplement forgée dans une autre matière.

La ville qui ne cesse jamais de se faire

Serenissima referme son récit exactement là où il avait commencé : sur l’idée que Venise n’est pas un lieu que l’on a construit une fois pour toutes et simplement préservé, mais un lieu qui continue de se façonner, point après point, coupe après coupe, par quiconque accepte d’y consacrer une vie entière de beauté. La Maison Buccellati fait précisément cela avec l’or depuis plus d’un siècle. Dans Serenissima, les deux savoir-faire se rencontrent enfin pleinement : l’aiguille et la scie, la lagune et l’établi de l’orfèvre, une République qui se disait Très Sérénissime et une Maison qui n’a jamais travaillé autrement.

En quittant la présentation, une seule pensée persiste : certaines villes ne vous laissent jamais vraiment partir. Venise, ce jour-là, semble avoir suivi chacun d’entre nous jusque chez soi, enroulée discrètement autour d’un poignet.