Yuichiro Abe

J’ai découvert le travail de Yuichiro Abe l’année dernière au Munich Show et je suis tombée sous le charme de ses créations ornées de pierres précieuses : un hérisson aux piquants d’améthyste, une tortue de mer à la carapace de saphir, ou encore un rouge à lèvres, le tout dessiné au crayon de couleur avec une précision stupéfiante.

Cette année, au Munich Show, j’ai rencontré l’artiste lui-même, ce jeune talent de Kyoto qui transforme les objets du quotidien en véritables merveilles inspirées des gemmes. Dans cette interview exclusive, découvrez l’imagination et les associations inattendues qui donnent vie à son fascinant univers Creatures × Gemstones.

 

Vous avez commencé à dessiner parce que vous souhaitiez devenir maquilleur. Comment le crayon de couleur est-il devenu votre principal moyen d’expression ?

À l’origine, je n’ai pas choisi le crayon de couleur dans l’intention de devenir artiste. Je voulais devenir maquilleur et, lorsque j’ai appris que l’école de maquillage que je souhaitais intégrer proposait des cours utilisant des crayons de couleur, j’ai commencé à m’entraîner en vue de m’y préparer. Lorsque j’étais au lycée, mes parents m’ont offert une boîte de crayons de couleur Faber-Castell, et c’est ainsi que tout a commencé.

Depuis, la création de mes œuvres Creatures × Gemstones m’a permis de rencontrer de nombreuses personnes. Elle m’a même donné l’occasion d’exposer au sein du pavillon japonais du Munich Show, en Allemagne. Pouvoir présenter des dessins réalisés avec mes crayons de couleur préférés dans le pays où cette marque a vu le jour me semble être une rencontre remarquable, presque comme une destinée.

Bien sûr, je peux travailler avec d’autres matériaux. Mais les crayons de couleur sont liés à toutes ces années passées à dessiner et aux relations que j’ai nouées au fil du temps. En tant qu’artiste de la série Creatures × Gemstones, j’ai le sentiment que les crayons de couleur sont eux-mêmes mes pierres précieuses. Continuer à les utiliser, c’est aussi une manière de chérir la personne que je suis devenu grâce à toutes ces expériences.

Votre premier dessin devenu viral, en 2018, représentait une pierre précieuse. Qu’est-ce que le dessin des gemmes vous a appris sur la lumière et la transparence ?

Dessiner des pierres précieuses m’a appris combien il est important d’observer la lumière, plutôt que de regarder uniquement la pierre elle-même.

J’ai développé une intuition qui me permet de donner à mes dessins une apparence lumineuse ou transparente, même si je ne suis pas capable d’expliquer avec des mots toutes les étapes de ce processus. J’observe attentivement les véritables pierres et je prends mes propres photographies de référence. Ce faisant, je prête attention non seulement à la composition, mais aussi à la direction de la lumière et aux nuances subtiles qu’elle révèle.

Aussi belle soit-elle, une pierre précieuse ne peut révéler tout son éclat sans lumière. Tout comme un projecteur peut révéler un charme que l’on n’avait pas remarqué chez une personne, la lumière fait ressortir différentes facettes de la beauté d’une gemme. Grâce à l’observation et à la photographie, j’explore les différentes expressions que peut prendre une pierre.

Pour moi, dessiner des pierres précieuses consiste aussi à découvrir cette beauté et à trouver comment la retranscrire sur le papier. Plus je dessine, plus j’apprends.

Comment est née l’idée du concept « créatures × gemmes », et pourquoi une tortue de mer associée à un saphir a-t-elle été votre première création ?

Tout est parti de cette question : pouvais-je exprimer, à ma manière, la beauté des animaux que je dessinais déjà ? Si je devais maquiller des créatures vivant dans la nature, je voulais utiliser des pierres précieuses et des minéraux qui proviennent eux aussi de la nature. C’est ainsi qu’est née l’idée de Creatures × Gemstones.

Cependant, ma première œuvre, Green Sea Turtle × Sapphire, ne reposait pas dès le départ sur toutes les significations plus profondes que j’y associe aujourd’hui. À l’époque, mes connaissances des minéraux et des animaux étaient encore limitées. Tout a commencé par une idée visuelle : ne serait-il pas intéressant que la carapace d’une tortue de mer brille comme une pierre précieuse ?

Mon modèle était une bague en saphir que ma grand-mère avait transmise à ma mère. J’étais encore étudiant et je n’avais pas les moyens d’acheter moi-même des pierres précieuses, mais j’aimais regarder cette bague et j’ai réalisé mon dessin à partir de la pierre véritable. J’avais également imaginé d’associer une tortue verte au saphir et une tortue caouanne au rubis, puisque ces deux gemmes sont des variétés de corindon. J’ai ensuite créé Loggerhead Sea Turtle × Ruby.

Je crois qu’il est important de faire mûrir une idée par le dessin et la recherche, plutôt que de la laisser disparaître comme une simple pensée passagère. Au fil de mes créations, les idées et les significations présentes dans mon travail se sont approfondies.

Comment choisissez-vous la pierre qui sera associée à chaque animal ? Est-ce la couleur ou le caractère de la gemme qui guide votre choix ?

Il n’existe pas un seul point de départ. Parfois, c’est une ressemblance de couleur ou de forme qui m’inspire. D’autres fois, il s’agit d’un lien avec les saisons, les pierres de naissance, les noms, les origines géographiques ou encore la composition chimique.

Par exemple, j’ai associé une tourmaline appelée « tourmaline rouge à lèvres » à un véritable rouge à lèvres, en partant simplement de son nom. Dans Roasted Sweet Potato × Citrine, j’ai établi un lien entre le traitement thermique qui permet de transformer une améthyste en citrine et la cuisson d’une patate douce au four.

Parfois, une idée naît d’une association visuellement séduisante, puis les recherches révèlent un autre lien. Je ne réfléchis pas seulement à l’harmonie des couleurs, mais aussi à l’intérêt ou au sens que peut apporter cette combinaison.

Combien de temps faut-il pour réaliser une œuvre, du premier croquis aux dernières touches de lumière ?

De l’idée initiale à l’œuvre achevée, un dessin au format A4, soit 210 × 297 mm, me prend généralement entre trois semaines et un mois. Pour un format A3, de 297 × 420 mm, il faut compter environ un à deux mois. Une œuvre de grand format réalisée récemment, au format japonais F30, m’a demandé cinq mois de travail.

Même à format égal, le temps nécessaire varie selon la complexité du sujet. Il n’existe pas de calendrier fixe pour chaque œuvre, mais chacune demande un temps considérable.

Vous dites souvent que vous « maquillez » vos créatures. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie sur le papier ?

Pour moi, « maquiller » une créature ne signifie pas lui appliquer les mêmes cosmétiques qu’à un être humain. Il s’agit d’utiliser des pierres précieuses et des minéraux issus de la nature pour exprimer la beauté d’une autre forme de vie naturelle.

Cependant, je ne me limite pas aux pierres brutes. J’intègre également des pierres précieuses taillées et non montées. La pierre elle-même vient de la nature, mais sa taille est le fruit du travail humain. Ce processus comporte une dimension d’expression humaine, tout comme mon propre geste lorsque je dessine.

En ce sens, je considère également les pierres taillées comme de magnifiques outils de maquillage façonnés par l’être humain.

Qu’est-ce qui est le plus difficile à représenter au crayon de couleur : les poils, les écailles ou l’éclat d’une gemme ?

En réalité, je ne trouve aucun de ces éléments particulièrement plus difficile que les autres. Les sujets les plus complexes demandent davantage de temps, mais je peux travailler patiemment jusqu’à obtenir le résultat souhaité. Cela dit, parvenir à révéler l’attrait visuel d’un minéral sans faire ressortir un éclat évident peut être un véritable défi.

Pour moi, la partie la plus difficile reste l’élaboration de l’idée. Selon la manière dont on les associe, une créature et une pierre précieuse peuvent donner une impression douloureuse plutôt que de beauté. Les éléments que je choisis, leur emplacement et la façon dont je les fusionne changent considérablement l’impression que dégage l’œuvre.

Plus je poursuis mon travail, plus il m’arrive de constater que j’ai déjà dessiné une association qui me vient à l’esprit. Pour moi, le plus difficile est de passer de zéro à un. Une fois cette première idée trouvée, je peux consacrer tout le temps nécessaire à son développement jusqu’à obtenir une œuvre achevée.

Vous avez collaboré avec des musées et des entreprises de joaillerie. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris en découvrant l’univers des gemmes et de la joaillerie ?

Ce qui m’a surpris, c’est qu’une même pierre puisse être appréciée de tant de façons différentes. Les chercheurs, les professionnels de la joaillerie et les collectionneurs remarquent et valorisent chacun des aspects différents. Même lorsqu’ils parlent de la même gemme, j’ai parfois l’impression qu’ils me font découvrir des univers distincts.

Je suis également inspiré par la passion des spécialistes et des collectionneurs. J’ai commencé à faire des recherches sur les pierres parce que je voulais les dessiner, mais plus je rencontre des personnes qui les connaissent en profondeur, plus je découvre des qualités que je n’avais pas remarquées auparavant.

Les gemmes Crescent Vert de Kyocera m’ont également beaucoup marqué. J’ai été fasciné par la science et la passion qui se cachent derrière la croissance de cristaux grâce aux technologies humaines, dans le but d’obtenir de magnifiques couleurs de gemmes. J’ai été ravi de pouvoir les voir en personne, et je ressens un lien particulier avec le fait que cette technologie existe à Kyoto, la ville où je suis né et où j’ai grandi.

Je suis aussi surpris que mes dessins soient devenus un point de rencontre avec les acteurs du monde des gemmes. Ce qui avait commencé comme un sujet d’exercice artistique m’a conduit à travailler avec des musées et des entreprises, et même à exposer à l’étranger. Je suis heureux non seulement d’en apprendre davantage sur les pierres, mais aussi de pouvoir participer à cet univers grâce à ma propre expression artistique.

Si l’une de vos créatures devenait un véritable bijou, laquelle choisiriez-vous et comment imagineriez-vous la porter ?

Je choisirais Hedgehog × Amethyst. Dans cette œuvre, j’ai fusionné les piquants du hérisson avec des cristaux d’améthyste, et j’aimerais beaucoup transposer cette fusion en utilisant de véritables pierres précieuses.

Il existe déjà de nombreux bijoux inspirés des êtres vivants. Si mon travail devait devenir un bijou, je voudrais traduire la manière dont j’ai fusionné les sujets dans mes dessins, plutôt que de simplement décorer un animal avec des pierres précieuses. J’aimerais que le bijou conserve toute la singularité du dessin, sa tendresse, son audace et son charme.

Comme référence, je pense au pendentif Pikachu issu de la collaboration entre Tiffany, Arsham Studio et Pokémon : un objet qui permet de porter sur soi l’univers d’une œuvre d’art sous une forme tridimensionnelle. Pour ma création, j’imagine une broche à porter sur la poitrine, qui préserverait la silhouette caractéristique du hérisson et de ses cristaux.

Votre premier livre d’art et votre exposition au grand magasin Ginza Mitsukoshi approchent. Que souhaitez-vous que les visiteurs ressentent en découvrant vos œuvres en personne ?

Avant tout, j’espère que chacun appréciera mes œuvres à sa manière. Certains les trouveront belles, d’autres mignonnes ou mystérieuses. Toutes les approches sont les bienvenues. Il n’est pas nécessaire de les interpréter exactement comme je l’ai voulu.

Les gens découvrent souvent mes dessins sur les réseaux sociaux. Pour l’exposition, j’espère donc qu’ils prendront plaisir à contempler les originaux : s’approcher pour observer la finesse des poils et les nuances des gemmes, puis prendre du recul pour apprécier l’ensemble de l’œuvre. J’aimerais également que mes dessins éveillent leur curiosité pour les animaux et les minéraux qui les inspirent : « Quel est cet animal ? » ou « Cette pierre précieuse existe-t-elle vraiment ? ». Après tout, c’est en faisant des recherches pour pouvoir dessiner les pierres que j’ai moi-même appris à les aimer.

Lorsque j’ai parcouru mes œuvres pour préparer le livre, je me suis souvenu de ce que je ressentais, de la manière dont je vivais et des personnes que je rencontrais au moment où je réalisais chaque dessin. Chacune de mes œuvres conserve une part de la personne que j’étais à cette époque. J’espère que les lecteurs prendront plaisir à passer du temps avec ces dessins dans le livre et à découvrir celui qui deviendra leur préféré.

Ni la publication du livre ni l’exposition n’auraient été possibles sans l’aide des autres. J’espère que ces projets seront l’occasion de partager mon travail avec celles et ceux qui me soutiennent, mais aussi de rencontrer des personnes qui le découvrent pour la première fois. Pour moi, ils représentent également un nouveau point de départ pour continuer à dessiner.