Salvadori Diamond Atelier

Ancré à Venise et guidé par une vision qui fait le lien entre héritage et création contemporaine, Salvadori Diamond Atelier incarne une approche intime et profondément personnelle de la haute joaillerie. Dans cet entretien, les sœurs Marzia, directrice artistique et designer, et Monica, directrice commerciale — toutes deux gemmologues — partagent leur regard sur la création, le savoir-faire et le luxe contemporain, tout en poursuivant l’héritage du fondateur Gabriele Pendini. Entrez dans l’univers de Salvadori et découvrez comment histoire, émotion et éthique se rencontrent à travers une voix singulière.

Vous venez d’une maison dont les racines remontent à 1857, mais Salvadori affiche une identité très contemporaine. Comment trouvez-vous l’équilibre entre l’histoire et la nécessité de rester actuelle aujourd’hui ?

L’histoire de Salvadori ne m’a jamais semblé être une contrainte, mais plutôt une base solide sur laquelle construire. Savoir que notre maison puise ses racines en 1857 implique une responsabilité, mais aussi une grande liberté : celle de faire vivre un héritage, sans le figer dans le temps.

Il existe une citation de Winston Churchill qui résonne profondément avec ma manière de travailler :
« Plus loin vous regardez dans le passé, plus loin vous verrez dans l’avenir. »

Elle reflète parfaitement mon approche. Une compréhension profonde du passé permet de traverser le présent avec conscience et d’imaginer l’avenir sans perdre son identité.

Dans mon processus créatif, je pars toujours du respect du savoir-faire et des connaissances transmises de génération en génération, tout en ressentant un besoin tout aussi fort de dialoguer avec le présent. Je puise mon inspiration dans l’art, l’architecture, les émotions et dans la manière dont les personnes vivent aujourd’hui la joaillerie : non plus seulement comme un objet, mais comme une expression de l’identité.

Mon rôle réside précisément dans cet équilibre : préserver la mémoire de la maison tout en la traduisant dans un langage contemporain. La tradition reste l’ancrage, la créativité est ce qui lui permet d’évoluer.

Venise est une source d’inspiration extrêmement puissante. Y a-t-il un lieu, un détail ou un moment de la ville qui revient sans cesse dans vos créations ?

Venise fait partie de ma manière d’observer et de dessiner. Mes collections naissent toujours de moments vécus, de détails qui me marquent et qui s’inscrivent dans le temps. La collection Ducale prend forme à partir des entrelacs du Palais des Doges, où légèreté et structure coexistent dans un équilibre qui me ressemble profondément.

La collection Ca’ d’Oro, réalisée en or et diamants, s’inspire quant à elle des motifs architecturaux des colonnes surplombant le Grand Canal, transformés en structures précieuses et lumineuses. Le dessin des fenêtres de l’un des ponts les plus romantiques au monde est à l’origine de la collection Sospiri, plus intime et silencieuse, tandis que la collection Dòlfin est née de l’observation des gondoles glissant la nuit sur l’eau immobile des canaux.

Dòlfin, en dialecte vénitien, désigne le fer de proue de la gondole : une forme essentielle, riche d’identité et de mouvement. Chaque collection représente une manière différente de traduire Venise en formes, à travers mon regard et le dessin.

Vos collections portent une forte charge émotionnelle, presque comme si elles racontaient des histoires. Lorsque vous créez un bijou, partez-vous plutôt d’une émotion, d’une idée visuelle ou d’une pierre en particulier ?

Je dessine des bijoux depuis l’enfance et j’ai grandi entourée de pierres précieuses, de lumière et de matière. En parallèle, j’ai toujours ressenti le besoin de m’exprimer à travers d’autres formes artistiques : je peins, j’expose régulièrement dans des galeries d’art et je suis également écrivaine. Come Onde sulla Sabbia, mon dernier roman, reflète à bien des égards le même univers émotionnel que celui que j’exprime à travers mes bijoux.

Pour moi, concevoir un bijou est un acte élevé, intime : c’est mon âme qui se révèle au monde. Mes créations naissent d’émotions et de souvenirs, souvent liés aux voyages et aux expériences vécues. Ma vie est inscrite dans mes bijoux.

Les pierres, toutefois, jouent un rôle fondamental. En tant que gemmologue de Salvadori, et en sélectionnant personnellement chaque gemme que j’utilise, il existe un dialogue constant entre émotion et matière. Parfois, je façonne l’expression d’une émotion autour d’une pierre précise ; d’autres fois, c’est la pierre elle-même — par sa lumière et son caractère — qui guide le dessin. En art comme en création, il n’y a pas de règles rigides : il n’y a que l’écoute.

Vous avez récemment exposé lors de la Paris Haute Couture Week, une étape majeure pour toute maison de joaillerie. Que représente cette expérience pour vous et comment le public parisien a-t-il accueilli Salvadori ?

Participer à la Paris Haute Couture Week, en tant qu’artiste, est toujours une expérience intense. C’est un moment exaltant, mais aussi profondément exigeant, car il m’oblige à sortir de mon espace créatif — où il n’y a que mes bijoux et moi — pour confronter mon travail au regard du monde. Paris est un lieu où la comparaison est inévitable et, pour cette raison même, extrêmement stimulante.

Présenter mes créations dans ce contexte signifie les placer en dialogue avec des visions, des langages et des sensibilités différentes, et accepter d’être observée avec un regard particulièrement attentif. Le public parisien a manifesté un réel intérêt, prenant le temps d’observer le design, la structure des pièces et leur dimension émotionnelle. J’y ai ressenti de la curiosité, du respect et une lecture profonde de mon travail.

Dans ce cadre, Salvadori a été accueillie comme une maison dotée d’une voix distinctive, capable de s’exprimer dans le langage de la haute joaillerie contemporaine sans renoncer à son identité.

Vous travaillez en étroite collaboration entre sœurs, chacune avec un rôle différent. Comment cette dynamique influence-t-elle les décisions créatives ? Les désaccords peuvent-ils être constructifs ?

Nous travaillons très bien ensemble car nous sommes profondément complémentaires. Au sein de Salvadori Diamond Atelier, nous occupons des rôles totalement distincts, tout en nous retrouvant pour discuter et décider des moments clés de la maison. Je suis entièrement responsable de la vision artistique et créative en tant que directrice artistique, tandis que ma sœur est directrice commerciale et supervise tous les aspects liés au business et aux ventes.

De manière très naturelle, je crée et elle vend. Pour moi, la création ne peut être un acte partagé. Concevoir un bijou est une expression profondément personnelle, intimement liée à mes émotions les plus profondes. Je crois que ce respect clair des rôles de chacune est précisément ce qui crée l’équilibre au sein de notre maison.

Le savoir-faire de l’atelier est clairement perceptible dans les pièces finales. Existe-t-il une étape du processus que les clients voient rarement, mais que vous considérez essentielle à l’âme d’un bijou Salvadori ?

Une fois le dessin achevé, le bijou passe entre les mains expertes de mes orfèvres. C’est un parcours long et complexe, souvent invisible pour le client, mais essentiel. Derrière une seule pièce peuvent se cacher jusqu’à trois mois de travail.

Le dessin est d’abord traduit en forme technique afin d’optimiser proportions et épaisseurs, puis un premier prototype en cire est réalisé. C’est une phase délicate : la pièce est testée, affinée, puis testée à nouveau. Parfois le résultat est immédiat, parfois il faut fondre et recommencer. Cela fait simplement partie du processus.

Lorsque la pièce, en or ou en platine, est prête, elle passe entre les mains des sertisseurs, qui posent avec une grande maîtrise les pierres que j’ai personnellement sélectionnées. Le bijou retourne ensuite chez les orfèvres pour l’assemblage, les finitions et le polissage final.

Une pièce de haute joaillerie, comme celles créées par Salvadori, est le fruit de nombreuses étapes : un dialogue continu entre différents savoir-faire, mais aussi entre passé et présent. Les techniques ancestrales, comme la fonte à cire perdue, coexistent avec des outils contemporains tels que l’impression 3D ou le sertissage sous microscope. Ce n’est qu’après mon approbation finale que la pièce peut être exposée en boutique, prête à être choisie.

Les diamants et pierres précieuses sont au cœur de votre travail. Comment abordez-vous aujourd’hui le sourcing, et quelles valeurs sont non négociables pour vous ?

Je viens d’une famille de négociants en pierres précieuses. Mon père était diamantaire et, avec ma mère, il voyageait constamment pour sélectionner les pierres directement à leur origine : Colombie pour les émeraudes, Bangkok pour les saphirs et rubis, Anvers et Tel-Aviv pour les diamants. Ma sœur et moi les avons suivis très jeunes dans ces voyages, grandissant immergées dans cet univers.

À dix-huit ans, j’étais déjà gemmologue GIA et j’avais acheté et sélectionné mon premier lot important de diamants. Je me souviens avoir effectué une sélection si précise qu’elle avait permis à mon père de réaliser des économies significatives. C’est à ce moment-là que j’ai pleinement compris à quel point compétence et éthique sont intimement liées.

Aujourd’hui, avec ma sœur, je suis gemmologue GIA et membre de l’Antwerp Diamond Bourse, l’un des standards internationaux les plus exigeants en matière de professionnalisme et de transparence. Nous continuons à nous rendre régulièrement à Anvers, toujours en famille. Au sein de Salvadori Diamond Atelier, je suis responsable de l’achat et de la sélection des pierres.

Tous les diamants que nous utilisons respectent strictement le Processus de Kimberley et sont certifiés sans conflit. Nous opérons selon des principes éthiques très clairs, avec un profond respect pour les personnes — en particulier les femmes et les enfants. Dans cet esprit, nous soutenons depuis plus de dix ans des projets humanitaires avec ActionAid, engagés dans la lutte contre les violences faites aux femmes.

Nos standards de qualité sont extrêmement élevés. Pour les diamants, nous travaillons sur une gamme allant de D à G en couleur et de IF à VS en pureté, avec une attention particulière portée à la taille : nous utilisons exclusivement des tailles Excellent et Very Good. Pour les petites pierres, la sélection est encore plus exigeante ; il peut m’arriver de passer des jours à examiner des centaines de carats afin de ne retenir que des diamants F parfaitement purs.

Concernant les pierres de couleur, nous travaillons exclusivement avec des gemmes précieuses — émeraudes, saphirs et rubis — toujours certifiées. Une dimension plus personnelle et sensible intervient alors : la forme d’un cœur, la profondeur d’un rouge. Des références iconiques comme le rubis birman « pigeon blood » demeurent des repères, mais le choix final repose toujours sur un équilibre entre beauté, caractère et identité.

La même philosophie s’applique à tout ce qui entoure le bijou. Nos écrins sont entièrement fabriqués en Italie. Cela implique parfois un coût nettement plus élevé, mais c’est un choix assumé : savoir que rien ne naît de l’exploitation est une composante essentielle de notre vision du luxe.

Les clients du luxe évoluent : aujourd’hui, le sens, l’éthique et l’individualité comptent plus que jamais. Comment percevez-vous l’évolution du luxe moderne et quelle place Salvadori y occupe-t-elle ?

Le luxe moderne, tel que je le perçois, n’est plus une question d’ostentation. Il s’agit aujourd’hui d’un choix conscient, intime, souvent silencieux. Les personnes recherchent des objets porteurs de sens, d’histoire, d’âme — des pièces qui reflètent réellement celui ou celle qui les porte.

Je crois que le véritable luxe réside dans le temps, le soin, l’attention au détail et la responsabilité. C’est savoir d’où vient ce que l’on porte, comment cela a été créé et par qui. C’est aussi la possibilité de choisir quelque chose d’unique, qui ne suit pas une tendance mais exprime une identité.

Salvadori s’inscrit naturellement dans cette vision. Nos bijoux ne sont pas conçus pour plaire à tous, mais pour s’adresser à ceux qui reconnaissent la valeur authentique. Chaque pièce naît d’une vision artistique précise, d’une chaîne d’approvisionnement éthique et d’un savoir-faire qui exige du temps et du respect.

Dans l’avenir du luxe, je vois moins de bruit et plus de vérité. Moins de quantité et plus de sens. C’est dans cet espace que Salvadori continue d’avancer, avec cohérence, fidélité à ses valeurs et une identité créative forte.

Pour finir, qu’est-ce qui vous enthousiasme le plus aujourd’hui : une nouvelle collection, un nouveau marché ou une direction créative encore inexplorée ?

Ce qui m’enthousiasme le plus aujourd’hui est la possibilité de continuer à évoluer tout en restant fidèle à ma vision. Plutôt que de poursuivre un projet précis ou un nouveau marché, je ressens le besoin d’approfondir une direction créative de plus en plus personnelle et libre, où le bijou devient un véritable langage d’expression.

Je travaille sur de nouvelles collections nées d’expériences vécues, de voyages et d’observations qui m’ont façonnée, et qui nécessitent du temps et de la maturation. Je suis attirée par l’idée d’aller vers des formes toujours plus essentielles, où l’émotion et la matière peuvent s’exprimer sans intermédiaire.

Dans ce parcours créatif, la présence de mes filles est très importante pour moi. Elles m’accompagnent souvent lors de voyages, d’événements et de salons, et participent depuis plusieurs années comme mannequins. C’est une manière naturelle de leur transmettre mon univers — fait de beauté, de travail et de respect.

Je ne vois pas cela comme un geste symbolique, mais comme une continuité spontanée : transmettre une manière de voir, une éthique et une approche de la création. Pour moi, l’avenir n’est pas une course vers la nouveauté, mais un chemin de profondeur, de vérité et de cohérence créative.